Les collectivités et la gouvernance participative


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J’ai eu le plaisir d’être l’invité de la “matinale du management”, un événement organisé par le CNFPT PACA le 15 décembre dernier, pour parler notamment du big data et de l’open data au service de des territoires, aux côtés d’Othmane Khaoua, élu délégué à l’économie sociale et solidaire à la Ville de Sceaux, et de Frédéric Pin, DGS de la communauté d’agglomération des Portes de l’Isère, vice-président de l’Association des directeurs généraux de France. La table ronde était animée par Hugues Perinel, journaliste et coach, bien connu des communicants publics pour avoir longtemps été directeur des rédactions du Groupe Moniteur, l’éditeur historique de la Gazette des communes.

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Retrouvez l’essentiel des échanges, sous la plume de Stéphane Menu, journaliste et auteur aux éditions Territorial : 

Quel élu, quel directeur de service n’a-t-il pas rêvé d’une situation idéale entre une collectivité ouverte à l’extérieur, intégrant les avis des habitants dans la conduite de son quotidien et une population participative, intelligente et réactive ? Qui n’a pas souhaité la construction d’un pacte de gouvernance aussi vertueux, à l’heure où les nombreux « bashing(s) » -fonctionnaires, élus, élites, etc.- s’entrecroisent dangereusement ? Mais comment coproduire cette gouvernance participative ? Comment concilier les impatiences démocratiques aux temps longs de l’administratif et aux contraintes législatives qui en découlent ? Comment intégrer des agents au cœur de la démarche en leur accordant le droit à l’erreur inhérent à toutes prises de risque ? Autant de questions qui étaient au cœur de la dernière matinale du management du Cnfpt Paca, qui s’est tenue le 15 décembre dernier à Aix-en-Provence. Un débat riche montrant à la fois les limites de l’exercice tout en valorisant les nombreuses initiatives des collectivités qui ont d’ores et déjà pris un temps d’avance.

Une révolution digitale qui bouscule les organisations verticales
En ouverture du débat, Hugues Perinel, journaliste et coach, a « détourné » une phrase célèbre de Pierre Desproges : « On peut rire de tout mais pas avec n’importe qui. Et bien, en la tordant, en détournant cette phrase, j’ai l’impression qu’en ce qui concerne l’intelligence collective, c’est un peu la même chose, certains sont pour mais préféreraient ne partager cette intelligence qu’avec ceux qui leur sont proches, qui pensent comme eux, ou qu’ils considèrent à leur niveau d’intelligence ». Faut-il croire que les effets de la transformation digitale n’ont pas été suffisamment anticipés ? Trop tard, elle est là : « Elle permet aux citoyens de prendre un nouveau pouvoir et de remettre en question la relation entretenue avec eux. Tout cela bouleverse les organisations trop verticales de nos structures, fait appel à une démarche de coopération entre les acteurs (élus, Dg, cadres, agents, citoyens..), réclame de nouveaux réflexes, interroge les méthodes de management, oblige à décloisonner les services, demandent de l’autonomie et par conséquent du droit à l’erreur, et oblige à s’exposer ». Hugues Perinel a ensuite passé à la question les trois invités de cette matinale.

La datascience, des milliers de données pour mieux comprendre son territoire
Franck Confino, consultant en stratégies digitales et marketing territorial, membre fondateur de Débatlab (professionnels de la concertation pour un débat public innovant), a longtemps œuvré dans les directions de communication des collectivités. Il indique d’emblée que la République 2.0 n’est plus « une utopie mais une réalité. Et les collectivités attentistes risquent de voir bientôt le privé concurrencer des secteurs dans lesquelles elles se croient en terrain conquis ». Il constate que les notions d’Open Data, de Big Data sont « méconnues des élus ». L’Open Data, « c’est l’horaire du bus en temps réel ». Le Big Data, « c’est le prédictif à l’échelle d’un territoire ». Les entreprises les plus innovantes ne jurent plus qu’à travers ces milliers de données dont la synthèse permet d’ajuster au poil près les stratégies de développement. Un nouveau métier a émergé et il est devenu très vite précieux : les datascientistes. « Non, il ne s’agit pas d’une secte mais d’un métier dont on ne pourra pas se passer de sitôt, eux seuls ayant prévu, par exemple, l’élection de Donald Trump, eux seuls étant en capacité de dépasser les limites des instituts de sondage, aujourd’hui dans l’œil du cyclone, tant ils accumulent les erreurs d’appréciation sur le vrai ressenti de la population », ajoute-t-il. Le Grand Toulouse a déjà franchi le gué. « Les élus voulaient en savoir plus sur la manière dont la population ressentait l’insécurité, dans un contexte d’attentats très impactant marqué par l’épisode douloureux de Mohammed Merah, tué le 22 mars 2012 lors d’un assaut donné par les policiers du Raid ». Plus d’une centaine de milliers d’euros ont été consacrés à cette démarche datascientiste. Et c’est à partir de ce travail de digestion des données que la collectivité a décidé d’agir pour répondre aux attentes non-exprimées par la population. Le phénomène est plus puissant qu’on ne l’imagine : « Une des premières ‘œuvres’ de l’intelligence collective, Wikipédia, a ‘tué’ les encyclopédies propriétaires, celles des ‘sachants’… », rappelle-t-il.

Le digital, « un outil de transformation interne »
Franck Confino alerte : « Si le privé offre des services identiques à ceux du public, que deviendra la Fonction publique ? ». Le danger est là, clairement identifié, celle d’une Fonction publique dépassée par la révolution numérique. « Les collectivités ne peuvent passer à côté de ce phénomène pour la simple et bonne raison qu’il devient la norme. La population attendra donc de plus en plus de la réactivité. Seuls les Dgs sont en capacité d’accepter le principe de casser les silos de l’embouteillage administratif pour servir au plus vite les intérêts des administrés. Il faut regarder ce qui se passe. Change.org, par exemple, qui permet, à travers des pétitions en ligne, de faire pression sur les gouvernants. La pression extérieure est de plus en plus forte et si les collectivités ne s’adaptent pas, elles paraitront toujours plus vieillottes ». Car le web n’est plus une mode, le numérique travaille mieux, sur certains segments, que l’homme, car il a la capacité de traiter en quelques secondes des milliers de données. La révolution numérique active la fluidité des échanges, la concordance des temps de vie, facilite le traitement des demandes simples. Bien sûr, il ne s’agit pas de tout bouleverser d’un seul coup mais « d’infuser une culture numérique progressivement en permettant aux cadres les plus jeunes, plus réceptifs, de prendre la main pour entraîner tous les autres. Le digital est avant tout un outil de transformation interne ».


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A Sceaux, l’innovation se révèle dans une intelligence collective structurée
Othmane Khaoua, élu délégué à l’économie sociale et solidaire à la Ville de Sceaux, a présenté la démarche initiée par la mairie pour répondre à cette envie de gouvernance collective : « On s’est d’abord posé la question de ce que nous sommes avant de se doter des moyens adaptés pour répondre aux dites attentes ». C’est une tautologie : « On ne peut contribuer au bien-être collectif sans savoir ce que les bénéficiaires potentiels en attendent ». Dans cette coconstruction, la mairie s’est positionnée comme un « facilitateur ». Philippe Laurent, maire de la ville, par ailleurs président du Conseil supérieur de la Fonction publique territoriale, a senti venir les choses : crise économique de 2008, baisse des dotations dès 2010, réformes institutionnelles en cours, etc. Dans le cadre de la campagne municipale de 2014, il a tendu la main à la population. Une phrase résume la démarche : « La plus grande réussite de Sceaux, c’est vous avec vos expériences, vos compétences, vos savoir-faire, vos talents, votre enthousiasme, votre générosité, votre envie de réussir votre vie ».  « Il a très vite compris qu’il faudrait faire plus avec moins. Il a donc initié une grande consultation citoyennes, 1 400 habitants y ont pris part, 400 se sont plus particulièrement investis dans des ateliers et 169 propositions ont été recueillies », assure Othmane Khaoua. Le projet Sceaux Valley a alors pris forme.
« Nous avons dégagé plusieurs axes : mobiliser l’intelligence collective au service des besoins du territoire ; faire de la ville le ‘manager de l’innovation sociale’ ; faciliter l’émergence et la codéfinition des besoins ; faciliter le repérage et la coconstruction des solutions ; faciliter la rencontre entre les solutions établies et les besoins exprimés ». La démarche a été doublement labélisée : création d’un écosystème d’innovation sociale (Sceaux Valley) et construction d’un réseau social collaboratif (Up Sceaux). « Au final, nous proposons une démarche créatrice de valeurs économique et sociale pour l’ensemble des parties prenantes sur le territoire ». A partir de cet ensemblier, des rapprochements inédits ont pu se produire sur la ville : des espaces de coworking entre des partenaires qui ignoraient jusqu’alors que leur rapprochement leur permettrait d’obtenir des plus-values réciproques ou encore la création, avec l’IUT de Sceaux, d’un diplôme d’entrepreneur social. « Sceaux Valley compte désormais 339 partenaires et 100 projets ont pu émerger en l’espace de 18 mois. Une démarche qui nous a permis d’être sélectionné par le Forum mondial de l’Ess à Montréal pour venir en faire la présentation », se réjouit Othmane Khaoua. Depuis, le dispositif ne cesse de mûrir sur les fondations de premiers résultats très encourageants. « Les agents de la ville se sont adaptés à cette nouvelle gouvernance. Ils ont le sentiment de travailler dans une perspective clairement identifiée », conclut l’élu.

« Reconnaître aux agents le droit à l’erreur »
Frédéric Pin, Dgs de la communauté d’agglomération des Portes de l’Isère, vice-président de l’Association des directeurs généraux de France, recourt à une terminologie sportive pour identifier son rapport à la problématique : « Il y a la beauté du sport et la réalité du ring ». « Comment faire bouger nos organisations pour qu’elles évitent de se fossiliser ? Ce défi repose sur trois pôles : les citoyens, les élus et les services. Je ne crois pas que nous soyons dans le cadre d’une remise en cause du service public mais plutôt d’une refondation. Et pour y parvenir, nous devons embarquer tous les agents avec nous. Mais quelles garanties un Dgs peut-il leur donner dans un contexte qui reste souvent expérimental ? », confie-t-il. S’il s’agit bel et bien d’aller confronter les expertises dans un contexte de gouvernance participative, les métiers évoluent. « Si les projets s’inscrivent dans une culture de coopération et d’innovation, il faut reconnaître aux agents le droit à l’erreur. Sans cette reconnaissance implicite du droit de se tromper, il ne serait pas possible de prendre des risques ». Autre question soulevée par le Dgs : « La gouvernance participative est-elle possible sur tous les territoires ? Nous sommes de plus en plus confrontés à des populations de flux, qui vivent sur le territoire sans s’y investir, pour des raisons de commodités personnelles et professionnelles ». Et au milieu de tout ça se pose la question du statut des agents ? Dans un contexte d’insécurité du statut, face à des réformes institutionnelles si importantes, « comment peuvent-ils se projeter dans l’avenir ? J’appelle les élus à stabiliser le cadre actuel sur au moins deux ans, pour permettre de répondre au transfert de compétences en cours. Il sera temps alors de mieux réfléchir aux enjeux de la gouvernance participative », a-t-il conclu.

Rendez-vous en 2017
Laurent Basso, nouveau directeur du Cnfpt Paca, l’a clairement exprimé : « Les matinales du management ont été un véritable succès et nous avons poursuivre la formule, en l’améliorant si c’est possible. Pour ce faire, nous avons besoin de vous, de vos avis, de vos envies. Votre fidélité et votre assiduité me poussent à croire que vous saurez co-construire cette nouvelle étape avec nous ».

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